Nietzsche : la morale d'esclave et le ressentiment
Pour Nietzsche, la morale serait une arme inventée par les faibles contre les forts. Généalogie de la morale, ressentiment et volonté de puissance.
Friedrich Nietzsche (1844-1900) est un philosophe allemand à contre-courant. Il rejette l'héritage de presque toute la tradition, à commencer par Socrate. Seul Schopenhauer trouve grâce à ses yeux pendant un temps : il lui consacre un essai, Schopenhauer éducateur, avant de s'en éloigner. Cet épisode s'intéresse à sa conception de la morale, exposée dans Par-delà bien et mal (1886) puis La Généalogie de la morale (1887).
Chercher l'origine des valeurs
Pour Nietzsche, les idées sont d'abord des productions du corps. Pour comprendre une valeur, il faut donc chercher d'où elle vient et qui l'a inventée. C'est le sens du mot « généalogie ». Nietzsche se méfie en particulier des « arrière-mondes » : le monde des Idées de Platon ou le paradis des chrétiens. Imaginer un monde meilleur au-delà de celui-ci, c'est déjà rejeter la vie telle qu'elle est.
La vie, un rapport de forces
La vie, pour Nietzsche, est un affrontement permanent de forces. Dans ce jeu, certains sont mieux armés que d'autres. Les faibles ont tout intérêt à éviter le combat. Or la morale, avec ses interdits et ses « tu dois », limite justement l'usage de la force. D'où l'hypothèse de Nietzsche : la morale serait d'abord une stratégie des faibles pour se protéger des forts.
La culpabilité comme arme
Le vrai problème n'est pas d'avoir des règles pour vivre ensemble. C'est la culpabilité qui les accompagne : péché, jugement, châtiment. Deux forts qui s'affrontent ne se reprochent rien, ils mesurent leurs forces. Le faible, lui, ne peut pas gagner sur ce terrain. Il déplace donc le combat : enfermé seul avec le fort, il perd ; dans un tribunal, c'est le fort qui devient coupable. Nietzsche prend l'image des agneaux et des rapaces : les agneaux en veulent aux rapaces, qui, eux, n'ont rien contre les agneaux, et les trouvent même délicieux.
Le renversement des valeurs
Les faibles, unis en majorité, finissent par imposer leurs valeurs. La douceur, l'humilité, la pitié deviennent le bien ; la force et la fierté deviennent le mal. Nietzsche parle d'une « révolte des esclaves dans la morale ». Il s'en prend durement au christianisme, qu'il accuse de célébrer la faiblesse et de dresser l'homme contre ses propres instincts. Au bien et au mal, présentés comme absolus, il préfère le couple « bon » et « mauvais », qui dépend toujours d'un point de vue. Un couteau est bon pour couper une entrecôte, mauvais pour blesser quelqu'un.
Ressentiment et nihilisme
La morale d'esclave naît du ressentiment : jalousie, rancune, envie de vengeance. Le faible a besoin de nier l'autre pour exister. Le jaloux qui passe sa vie à nuire au voisin mieux loti en est l'exemple. Pour Nietzsche, le nihilisme, ce n'est pas rejeter les valeurs établies : c'est rejeter la vie elle-même et la volonté de puissance qui l'anime.
La volonté de puissance n'est pas la domination
Nietzsche ne prône pas d'écraser les autres. Celui qui doit sans cesse prouver sa force manque en fait d'assurance. L'épisode prend l'exemple des boxeurs, souvent très calmes en dehors du ring : ils n'ont rien à prouver. Le fort affirme la vie, accepte le conflit et la souffrance qui en font partie, et ne vit pas en réaction aux autres. La générosité elle-même peut être une expression de cette puissance.
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