Peut-on vivre sans égoïsme ?
Derrière chaque geste généreux se cache-t-il un calcul ? Des moralistes soupçonneux à Kant, une enquête sur la part d’intérêt personnel dans tout ce que l’on fait.
Peut-on vivre sans égoïsme ? Ce sujet de dissertation de philosophie se pose aussi dans la vie la plus banale. Vous aidez un ami à déménager un dimanche, vous laissez votre place dans le bus. Geste désintéressé, ou façon discrète de soigner votre image et d’avoir bonne conscience ? Si chaque bonne action cache un intérêt, l’altruisme n’est peut-être qu’un mot. Et si l’égoïsme est inévitable, a-t-on encore le droit de le reprocher aux autres ?
L’égoïsme se cache-t-il derrière chaque action ?
Les moralistes du XVIIe siècle ont mené l’enquête. Dans ses Maximes (1665), La Rochefoucauld traque l’amour-propre jusque dans les vertus les plus admirées. L’épigraphe des éditions suivantes résume le soupçon : « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. »
Thomas Hobbes, dans le Léviathan (1651), part lui aussi d’un être humain mû par le désir de se conserver et de rechercher son avantage. Son biographe John Aubrey raconte qu’ayant donné une pièce à un mendiant, Hobbes expliqua l’avoir fait pour soulager sa propre peine devant la misère du vieil homme. Même la charité aurait donc sa source dans le moi.
Bernard Mandeville va plus loin dans La Fable des abeilles (1714), sous-titrée « Vices privés, bienfaits publics ». Une ruche prospère tant que chacun poursuit son intérêt ; devenue vertueuse, elle s’effondre. Adam Smith reprendra une intuition voisine dans La Richesse des nations (1776) : ce n’est pas de la bienveillance du boucher ou du boulanger que l’on attend son dîner, mais du souci qu’ils ont de leur propre intérêt.
L’être humain n’est-il vraiment qu’intérêt ?
Ce tableau laisse pourtant de côté des faits têtus. Voir quelqu’un souffrir fait mal, avant tout calcul. Rousseau, dans le Discours sur l’origine de l’inégalité (1755), appelle cela la pitié : une répugnance naturelle à voir souffrir un être sensible. Il distingue aussi l’amour de soi, souci naturel de sa conservation, et l’amour-propre, qui naît de la comparaison avec les autres. Le premier n’a rien de condamnable ; seul le second rend envieux et vaniteux.
Adam Smith lui-même avait consacré un livre entier, la Théorie des sentiments moraux (1759), à la sympathie qui fait partager les joies et les peines d’autrui. Schopenhauer, dans son mémoire Sur le fondement de la morale, fera de la compassion la seule source des actions vraiment morales.
Faut-il supprimer tout amour de soi pour être moral ?
Kant déplace la question dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785). Un commerçant qui rend la monnaie exacte à un enfant agit conformément au devoir. Mais s’il le fait seulement pour garder sa clientèle, son action n’a pas de valeur morale. Ce qui compte, c’est l’intention d’agir par devoir. Kant reconnaît d’ailleurs qu’on ne peut jamais être sûr, par l’expérience, qu’une action a été faite par pur devoir : le soupçon des moralistes n’est donc jamais tout à fait levé.
D’autres retournent le problème. Ayn Rand, dans La Vertu d’égoïsme (1964), défend un égoïsme rationnel, où chacun poursuit son propre bonheur sans sacrifier autrui ni se sacrifier. Ses critiques y voient une justification de l’indifférence envers les plus fragiles. Le débat montre au moins une chose : tout dépend de ce qu’on appelle égoïsme. S’aimer soi-même est une condition de vie ; ignorer les autres en est une autre affaire.
Ce qu’il faut retenir
- La Rochefoucauld, Hobbes et Mandeville soupçonnent l’intérêt personnel derrière les vertus.
- Rousseau, Smith et Schopenhauer rappellent l’existence de la pitié et de la sympathie.
- Rousseau distingue l’amour de soi, naturel, et l’amour-propre, né de la comparaison.
- Pour Kant, la valeur morale tient à l’intention d’agir par devoir, même si on ne peut jamais en être certain.
Aller plus loin
Le cours complet du Précepteur approfondit cette question, avec exemples et références : retrouvez-le dans le cours complet sur le Patreon du Précepteur.
À écouter aussi : Nietzsche : la morale d’esclave et le ressentiment et Sartre : le regard des autres et « l’enfer, c’est les autres ». Pour prolonger, deux autres cours : Introduction à Ayn Rand et Introduction à saint Augustin et les trois libidos.
Pour une première découverte de la philosophie : La philosophie, c’est pour vous aussi ! (★ 4,8/5 sur Amazon, 206 avis) (Larousse).
En tant que Partenaire Amazon, Le Précepteur réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
