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René Guénon : la crise du monde moderne

Pour René Guénon, l'Occident moderne vit la fin d'un cycle : matérialisme, règne de la quantité, oubli du spirituel. Une critique radicale du progrès.

René Guénon (1886-1951) est peu étudié à l'université, mais beaucoup lu depuis les années 2000. Spécialiste des doctrines spirituelles, surtout orientales, il a passé la fin de sa vie au Caire. On le présente souvent comme l'homme qui a annoncé la fin du monde. Il ne s'agit pas d'un prophète illuminé : il voulait réhabiliter des sagesses anciennes que l'Occident moderne a, selon lui, oubliées. Cet épisode présente son livre majeur, La Crise du monde moderne (1927).

Une crise, c'est aussi un passage

Guénon écrit dans un monde secoué : la Première Guerre mondiale, puis la crise de 1929 peu après la parution de son livre. Pour lui, toutes ces crises n'en font qu'une : celle de la modernité. Mais une crise n'est pas seulement une catastrophe. C'est aussi un passage d'un état à un autre, comme la crise d'adolescence ou celle de la quarantaine. On ne peut pas l'éviter, seulement la traverser.

Les cycles cosmiques

Guénon reprend une idée qu'il dit avoir héritée de la Tradition : l'humanité suit des cycles, comme les astres. La tradition hindoue en compte quatre âges, les yugas, qu'on retrouve chez les Grecs et les Romains sous les noms d'âge d'or, d'argent, de bronze et de fer. Chaque âge est plus court que le précédent, dans une proportion de 4, 3, 2 et 1. Nous serions à la fin du dernier, le Kali Yuga, l'âge sombre. Après la fin de ce cycle, un nouvel âge d'or doit commencer.

Le mensonge du progrès

Les modernes voient l'histoire comme une marche vers le mieux. Guénon conteste cette idée. Le progrès n'est réel que sur le plan matériel. Louis XIV ne souffrait pas de ne pas avoir de voiture : les besoins apparaissent en même temps que les objets qui les comblent. Quant aux relations humaines, rien ne prouve qu'elles se soient améliorées. Le progrès technique a peut-être surtout renforcé l'individualisme : des écouteurs sur les oreilles, un écran devant les yeux.

Le règne de la quantité

Selon Guénon, chaque cycle éloigne l'humanité de son origine spirituelle et l'enfonce dans la matière. Les anciens récits expliquaient le monde par un principe supérieur, non matériel. La science moderne, elle, ne s'intéresse qu'à ce qui se mesure. Or ce qui compte vraiment, une idée, un sentiment, une intention, ne se mesure pas. Guénon développera cette idée dans Le Règne de la quantité et les signes des temps (1945).

Rationalisme et individualisme

Pour Platon ou Spinoza, l'intuition était une forme de connaissance supérieure à la raison. Avec Kant, l'esprit humain est jugé limité à l'expérience, et l'intuition perd son prestige. Pour Guénon, une connaissance réduite au calcul découpe le réel sans pouvoir le rassembler. Privé de tout principe supérieur, l'individu devient sa propre référence. Reste alors l'agitation, la vitesse, la recherche de sensations : des signes, selon lui, de la fin du cycle.

Que faire ?

Guénon voit dans le retour du religieux une réaction à un monde qui ne répond plus au besoin de sens. Selon lui, la modernité a fait croire à l'homme qu'il n'était qu'un corps doté d'une raison. On peut ne pas partager sa vision des cycles et trouver pourtant sa critique du progrès stimulante.

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