Sartre : le regard des autres et « l'enfer, c'est les autres »
Pourquoi le regard des autres nous met-il si mal à l'aise ? Ce que Sartre voulait vraiment dire par « l'enfer, c'est les autres ».
« L'enfer, c'est les autres. » La réplique vient de Huis clos, la pièce de Sartre jouée en 1944. On la comprend souvent ainsi : les autres sont méchants et nous font souffrir. Sartre a pourtant expliqué qu'on l'avait mal comprise. Si nos rapports avec autrui sont tordus, l'autre devient un enfer, parce que les autres comptent énormément dans la connaissance qu'on a de soi. Cet épisode explore cette idée à travers la question du regard.
L'existence précède l'essence
Sartre est un philosophe existentialiste et athée. Un objet, comme un téléphone ou un coupe-papier, est d'abord pensé, puis fabriqué pour remplir une fonction. Son essence vient avant son existence. Pour l'être humain, c'est l'inverse. Puisqu'aucun Dieu ne l'a conçu dans un but précis, il existe d'abord, puis se définit par ce qu'il fait. Il n'a pas de nature fixée à l'avance. C'est en ce sens que Sartre dit que l'homme est « condamné à être libre ».
Une conscience, c'est un point de vue sur le monde
Une table n'a pas de point de vue. Un être humain, si : il perçoit, il pense, il se juge. Chaque conscience est un monde à part, centré sur elle-même. Le jour où l'on rencontre quelqu'un, deux mondes se croisent. Dans un parc, une silhouette approche, les regards se croisent. À cet instant, on comprend qu'on n'est plus seulement celui qui regarde : on est aussi regardé.
Être vu, c'est devenir un objet
Sous le regard d'autrui, on cesse d'être le centre de son monde. On devient un élément du monde de l'autre. Il voit de nous ce à quoi on n'a jamais accès : notre visage, notre allure, notre extérieur. C'est pour cela qu'il est si étrange de s'entendre sur un enregistrement. On se redresse en croisant quelqu'un dans la rue, on surveille sa démarche. Le timide baisse les yeux pour échapper à cet examen. Pour Sartre, la honte naît précisément là : dans le fait de se sentir jugé comme une chose. Dans L'Être et le Néant (1943), il fait d'autrui le « médiateur indispensable » de la connaissance de soi.
Le jugement fige l'autre
Juger quelqu'un, c'est le réduire à une image fixe. Il suffit de penser à un proche, de se représenter son visage, son caractère, ses réactions. Puis de se demander ce qu'il pense, là, maintenant. Impossible de le savoir. La conscience de l'autre reste hors d'atteinte. D'où la déception quand quelqu'un ne se comporte plus comme prévu, et cette phrase qu'on dit alors : on s'est trompé sur lui. L'erreur n'était pas de l'avoir mal jugé, mais de l'avoir enfermé dans une définition.
La mauvaise foi
On déteste être mal jugé. Mais on fait la même chose avec soi-même. On se dit « quelqu'un de franc » ou « quelqu'un de sensible », on répète qu'on est comme ça et qu'on ne changera pas. Sartre appelle cela la mauvaise foi : se cacher derrière une essence pour fuir sa liberté. Son exemple le plus célèbre est le garçon de café. Ses gestes sont un peu trop appliqués, un peu trop rapides. Il joue à être garçon de café, au point de s'en convaincre.
Sortir de l'enfer
L'enfer, au fond, c'est de vivre sous l'emprise du jugement, celui des autres comme le sien. Remplacer l'étiquette posée par autrui par une étiquette choisie ne règle rien. La seule issue consiste à refuser de se laisser figer, et à assumer que l'on reste toujours en train de se faire.
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Pour approfondir, les fiches de cours Qu'est-ce que l'existentialisme ? et Sommes-nous faits pour vivre ensemble ?.
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