Schopenhauer : l'art d'avoir toujours raison, cinq stratagèmes expliqués
Mettre l'autre en colère, choisir ses mots, détourner le débat : cinq stratagèmes de Schopenhauer pour gagner une dispute, et comment les déjouer.
Schopenhauer est surtout connu pour Le Monde comme volonté et comme représentation, une œuvre de plus de mille pages. Mais beaucoup de lecteurs le découvrent par un petit texte d'une cinquantaine de pages : L'Art d'avoir toujours raison, rédigé vers 1830 et publié après sa mort, en 1864. Il y recense 38 stratagèmes pour l'emporter dans une dispute. Cet épisode en présente cinq parmi les plus courants.
Gagner plutôt que chercher le vrai
Schopenhauer appelle cela la dialectique éristique : l'art de la controverse, qui vise à avoir raison, pas à trouver la vérité. Le ton est souvent ironique, mais le livre est aussi un manuel d'autodéfense intellectuelle : il apprend à repérer les sophismes et les manœuvres de l'adversaire. D'où vient ce besoin d'avoir raison ? Pour Schopenhauer, de la vanité innée de l'être humain, qui préfère sauver la face plutôt que reconnaître une erreur. Nos croyances forment un édifice auquel on s'identifie : en retirer une pierre, c'est se sentir menacé.
Stratagème 8 : mettre l'adversaire en colère
Un débat n'est jamais un pur échange d'idées. Les émotions y jouent un grand rôle, et une personne en colère raisonne moins bien. Le moyen le plus efficace est souvent le mépris, envers la personne ou envers ses idées, car on prend facilement une attaque contre ses idées pour une attaque personnelle. La parade est stoïcienne : rester détaché et ne pas réagir à la provocation.
Stratagème 12 : choisir ses mots
Les mots ont une connotation. Schopenhauer prend l'exemple de « protestants » et « hérétiques » : désigner le même groupe avec l'un ou l'autre mot oriente déjà le jugement. C'est une façon de glisser la conclusion avant le raisonnement, ce que Schopenhauer rapproche de la pétition de principe. La novlangue de 1984, chez Orwell, pousse ce procédé jusqu'au bout. Face à un mot chargé, il faut demander à l'autre de le définir.
Stratagème 18 : interrompre et détourner le débat
Quand l'adversaire avance vers une conclusion gênante, on l'interrompt et on change de sujet. C'est souvent le signe qu'on ne maîtrise pas le terrain. La meilleure défense consiste à bien connaître son sujet, et à faire remarquer calmement la diversion : rien ne discrédite plus qu'un piège mis en pleine lumière.
Stratagème 25 : trouver une exception
Un cygne noir suffit à réfuter l'idée que tous les cygnes sont blancs. Mais une exception ne détruit pas toute règle générale. Il existe des non-fumeurs atteints d'un cancer du poumon, ce qui ne rend pas la cigarette inoffensive. Une exception nuance une généralité, elle ne l'annule pas. Il faut même une règle pour qu'il y ait des exceptions.
Stratagème 32 : l'association dégradante
Plutôt que de répondre à une idée, on la range dans une catégorie mal vue, ou on souligne la « proximité » de son auteur avec des gens infréquentables. C'est un aveu : si l'on avait quelque chose à reprocher sur le fond, on le dirait. La réponse consiste à ramener la discussion aux arguments eux-mêmes.
Savoir qu'on ne sait pas
Le besoin d'avoir raison trahit une fragilité. Plus on comprend le monde, moins on s'identifie à ses croyances, et moins on a besoin de se battre pour elles. C'est le sens de la formule qu'on prête souvent à Socrate : savoir qu'on ne sait rien. Une croyance qui évolue ne meurt pas, elle grandit.
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