Peut-on dire : « Chacun sa vérité » ?
La formule met fin à bien des disputes. Mais si chacun a sa vérité, une erreur reste-t-elle possible ?
Peut-on dire : « Chacun sa vérité » ? La formule revient souvent à la fin d’un repas de famille, quand la discussion s’enlise. Elle paraît tolérante : personne n’a tort, chacun voit les choses à sa manière. Mais si toutes les opinions se valent, la Terre plate vaut-elle la Terre ronde ? Ce sujet de dissertation de philosophie oppose le relativisme à l’idée d’une vérité valable pour tous.
L’homme est-il la mesure de toutes choses ?
Le relativisme a un ancêtre célèbre : le sophiste Protagoras (Ve siècle av. J.-C.). Sa thèse est connue grâce au Théétète de Platon, qui la cite : « l’homme est la mesure de toutes choses ». Platon l’illustre par un exemple simple. Un même vent souffle : l’un frissonne, l’autre non. Pour Protagoras, il serait absurde de demander qui a raison. Le vent est froid pour l’un, il ne l’est pas pour l’autre.
L’argument s’étend aux mœurs. L’historien Hérodote (Histoires, livre III) raconte que le roi perse Darius demanda à des Grecs, qui brûlaient leurs morts, s’ils accepteraient de manger leurs pères défunts. Ils furent horrifiés. Des Indiens qui mangeaient leurs parents morts furent tout aussi choqués à l’idée de les brûler. Chaque peuple juge ses coutumes les meilleures. Plus tard, Nietzsche, dans un fragment posthume de 1886-1887, ira jusqu’à dire qu’il n’y a pas de faits, seulement des interprétations.
Le relativisme se contredit-il ?
Dans le même Théétète, Socrate retourne l’argument contre Protagoras. Si toute opinion est vraie pour celui qui la tient, alors l’opinion de ceux qui pensent que Protagoras se trompe est vraie aussi. Protagoras doit donc admettre que sa propre thèse est fausse pour la plupart des gens. Le relativisme se réfute lui-même dès qu’il prétend être vrai pour tous.
Aristote, au livre IV (Gamma) de la Métaphysique, défend le principe de non-contradiction : une même chose ne peut pas, en même temps et sous le même rapport, être et ne pas être. « Ce médicament guérit » et « ce médicament ne guérit pas » ne peuvent pas être vrais tous les deux pour le même malade. Sans ce principe, aucune discussion n’a de sens. Un procès, une enquête ou une expérience scientifique supposent tous qu’il existe une réponse correcte.
Faut-il distinguer la vérité, le point de vue et le goût ?
La formule « chacun sa vérité » mélange souvent des choses différentes. Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790), distingue l’agréable du beau. Pour l’agréable, il admet que chacun a son goût : l’un aime un vin, l’autre non, et il n’y a rien à discuter. Pour le beau, en revanche, chacun parle comme si son jugement devait être partagé. Quant aux faits, ils relèvent de la connaissance, pas de la préférence.
Leibniz, dans la Monadologie (1714), offre une image utile : une même ville paraît différente selon le côté d’où on la regarde. Les points de vue sont multiples, mais c’est bien la même ville. Il y a donc des perspectives différentes sur une même réalité, pas une vérité différente pour chacun. Le respect des personnes n’oblige pas à tenir toutes les affirmations pour vraies.
Ce qu’il faut retenir
- Protagoras, cité dans le Théétète de Platon, fait de l’homme la mesure de toutes choses.
- Le relativisme radical se contredit : il prétend être vrai pour tous.
- Aristote rappelle que deux affirmations contraires ne peuvent pas être vraies en même temps.
- Il faut distinguer les goûts, les points de vue et les faits : « chacun sa vérité » ne vaut pleinement que pour les premiers.
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