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Le langage nous éloigne-t-il de la violence ?

Tant qu’on se parle, on ne se bat pas. Mais un mot peut blesser plus qu’un coup. Le langage est-il le contraire de la violence, ou l’une de ses armes ?

Le langage nous éloigne-t-il de la violence ? La question se pose dès qu’une dispute éclate : tant qu’on se parle, on ne se bat pas. Mais chacun sait aussi qu’un mot peut blesser plus qu’un coup, qu’une rumeur peut briser une vie et que des discours ont préparé des massacres. Le langage est-il le contraire de la violence, ou l’une de ses formes ?

Parler plutôt que frapper : le langage contre la violence

Pour Aristote, dans la Politique, l’être humain est le seul animal doué de logos, la parole raisonnée. Les animaux ont une voix pour exprimer le plaisir et la douleur. L’humain, lui, peut dire l’utile et le nuisible, le juste et l’injuste. C’est ce partage par la parole qui rend possible la cité. Sans langage, pas de lois, pas de débat, pas de justice commune.

La tragédie grecque met en scène ce passage. Dans Les Euménides d’Eschyle, Athéna fonde un tribunal pour juger Oreste : le procès remplace la vengeance sans fin. Au XXe siècle, Éric Weil, dans Logique de la philosophie (1950), fait du choix entre discours et violence le point de départ de la philosophie. Discuter, c’est renoncer à imposer par la force. Freud, en 1893, rapporte le mot d’un auteur anglais : le premier qui lança une injure au lieu d’une arme fut le fondateur de la civilisation.

Quand les mots deviennent des armes

Pourtant, l’injure reste une violence. Le sophiste Gorgias, dans son Éloge d’Hélène, compare le discours à un puissant maître, capable d’agir sur l’âme comme une drogue sur le corps. Platon, dans le Gorgias, se méfie de cette rhétorique qui persuade sans chercher le vrai.

  • Les mots agissent. John L. Austin, dans Quand dire, c’est faire (1962), montre que parler, c’est souvent faire quelque chose : promettre, ordonner, insulter, humilier.
  • Les mots préparent les actes. Victor Klemperer, dans LTI, la langue du IIIe Reich (1947), décrit comment le vocabulaire nazi s’infiltrait dans les esprits par la répétition. Au Rwanda, en 1994, une radio qualifiait les Tutsi de « cafards » avant et pendant le génocide.
  • Les mots manipulent. La propagande et la publicité peuvent obtenir l’obéissance sans un seul coup, par la seule force de la persuasion.

À quelles conditions le langage apaise-t-il ?

Le langage n’est donc pas pacifique par nature. Tout dépend de l’usage qui en est fait. Jürgen Habermas, dans sa Théorie de l’agir communicationnel (1981), distingue deux façons de parler. L’une est stratégique : elle cherche à obtenir un résultat, quitte à tromper. L’autre vise l’entente : chacun accepte de se laisser convaincre par le meilleur argument. Seule la seconde éloigne vraiment de la violence.

Schopenhauer, dans L’Art d’avoir toujours raison, décrit le dernier stratagème de celui qui perd un débat : devenir personnel, blessant, grossier. Une discussion peut donc glisser vers la violence dès qu’on cherche à gagner plutôt qu’à comprendre. Le dialogue socratique, au contraire, met deux interlocuteurs au service d’une même recherche.

Ce qu’il faut retenir

  • Pour Aristote, la parole fonde la cité : elle permet de débattre du juste au lieu de se battre.
  • Éric Weil fait du choix du discours contre la violence le point de départ de la philosophie.
  • Mais les mots peuvent blesser, manipuler et préparer la violence, comme l’ont montré Austin et Klemperer.
  • Le langage éloigne de la violence quand il vise l’entente, et non la victoire.

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Pour prolonger, voir les épisodes Edward Bernays : comment manipuler l’opinion en démocratie, Schopenhauer : l’art d’avoir toujours raison et Socrate : la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits, ainsi que les cours Introduction à René Girard : le bouc émissaire et Les mots nous éloignent-ils des choses ?.

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