Le travail nous fait-il perdre notre liberté ?
Contrainte quotidienne ou moyen de devenir soi-même ? D’Aristote à Marx, ce que le travail fait vraiment à la liberté.
Le travail nous fait-il perdre notre liberté ? Réveil à 7 heures, transports bondés, horaires imposés, et ce soupir familier du jeudi soir : « Vivement le week-end. » Le travail ressemble souvent au contraire de la liberté. Pourtant, une personne au chômage vit rarement sa situation comme une libération. Le travail donne un salaire, donc une indépendance, mais aussi une place parmi les autres. Ce sujet de dissertation de philosophie invite à démêler ce que le travail prend et ce qu’il donne.
Le travail est-il une contrainte opposée à la liberté ?
Chez les Grecs, travailler, c’est être soumis à la nécessité. Dans la Politique, Aristote réserve aux esclaves les tâches qui assurent la survie, et voit dans l’esclave un instrument animé. Il imagine même que si les navettes tissaient d’elles-mêmes, on n’aurait plus besoin d’esclaves. L’homme libre, lui, dispose du loisir, la scholè, pour penser et participer à la vie de la cité.
Karl Marx décrit, dans les Manuscrits de 1844, une autre forme de dépossession : le travail aliéné. L’ouvrier ne possède ni ce qu’il produit ni la manière de le produire. Son activité lui devient étrangère, au point qu’il ne se sent lui-même qu’en dehors du travail. Le film de Chaplin Les Temps modernes (1936), avec son ouvrier happé par les engrenages, en donne une image saisissante.
Le travail n’est-il pas aussi ce qui libère ?
Kant voit les choses autrement. Dans ses Réflexions sur l’éducation (1803), il affirme que l’homme est le seul animal qui doive travailler. Dans l’Idée d’une histoire universelle (1784), il explique que la nature, en donnant à l’homme la raison plutôt que des cornes ou des griffes, a voulu qu’il tire tout de lui-même. Le travail n’est donc pas une punition : c’est par lui que l’humanité développe ses facultés.
Hegel va plus loin dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), avec la célèbre dialectique du maître et de l’esclave. Le maître jouit sans rien faire ; l’esclave, lui, transforme la nature. En façonnant le monde, il se forme lui-même et découvre sa propre valeur. À la fin, c’est l’esclave qui gagne en conscience et en indépendance, et le maître qui dépend de lui.
Même Marx, dans Le Capital (1867), reconnaît la grandeur du travail humain. Ce qui distingue le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, écrit-il, c’est que l’architecte a construit la cellule dans sa tête avant de la bâtir. Travailler, c’est réaliser un projet.
Quel travail rend libre ?
Le dépassement tient alors dans une distinction. Le travail en lui-même n’est ni libérateur ni aliénant ; tout dépend de ses conditions. Marx critique moins le travail que son organisation, qui coupe le travailleur du sens de ce qu’il fait. Plusieurs critères permettent de juger :
- le travailleur comprend-il ce qu’il fait et à quoi cela sert ?
- dispose-t-il d’une part d’initiative dans sa manière de faire ?
- lui reste-t-il du temps pour vivre en dehors du travail ?
Le travail fait perdre la liberté quand il se réduit à une suite de gestes imposés. Il la construit quand il permet de transformer le monde et de se reconnaître dans ce qu’on fait.
Ce qu’il faut retenir
- Pour Aristote, le travail relève de la nécessité ; la liberté suppose le loisir.
- Marx dénonce le travail aliéné, où le travailleur devient étranger à son activité.
- Kant et Hegel voient dans le travail un moyen pour l’humain de se former et de s’affranchir.
- Tout dépend des conditions du travail : sens, autonomie et temps libre.
Aller plus loin
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À écouter aussi : Marx : l’aliénation expliquée simplement et Hegel : la dialectique expliquée simplement. Pour prolonger : Y a-t-il un droit à la paresse ? et Introduction à la dialectique de Hegel.
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