Y a-t-il un droit à la paresse ?
Simple provocation ou vraie revendication ? De Lafargue à Russell, ce que l’éloge de la paresse révèle de la valeur qu’on accorde au travail.
Y a-t-il un droit à la paresse ? Un lundi matin, quand le réveil sonne, la question a tout d’une plaisanterie. Elle cache pourtant un vrai problème de philosophie, et un sujet de dissertation classique. Doit-on à la société son effort ? Le travail est-il une valeur en soi, ou seulement un moyen de vivre ? Et si l’on travaillait moins, serait-on plus libre, ou simplement plus inutile ?
La paresse est-elle une faute ?
Une longue tradition condamne la paresse. Dans la Genèse, l’homme chassé du jardin d’Éden doit gagner son pain à la sueur de son front. Saint Paul écrit aux Thessaloniciens que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non plus. Le Moyen Âge range la paresse parmi les péchés capitaux.
Kant en donne une version philosophique dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785). Il imagine un homme doué de talents, qui préfère se laisser aller aux plaisirs plutôt que de les cultiver. Peut-il vouloir que tout le monde agisse ainsi ? Non, répond Kant, car un être raisonnable veut nécessairement que ses facultés se développent. Cultiver ses talents est donc un devoir envers soi-même. Il existe aussi un argument plus simple : celui qui ne fait rien vit du travail des autres.
Et si le vrai problème était l’excès de travail ?
Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, renverse l’accusation. Son pamphlet Le Droit à la paresse, paru en feuilleton dans le journal L’Égalité en 1880, puis revu en prison à Sainte-Pélagie et publié en brochure en 1883, se présente comme une réfutation du « droit au travail » réclamé en 1848. Lafargue s’en prend à une étrange passion des ouvriers pour le travail, qui les épuise et enrichit d’autres qu’eux. Avec les machines, il juge possible de ne travailler que trois heures par jour.
Bertrand Russell prolonge l’idée dans Éloge de l’oisiveté (1932). Grâce à la technique moderne, quatre heures de travail quotidien suffiraient à produire le nécessaire. Le culte du travail serait, selon lui, une morale héritée des sociétés où les uns travaillaient pour que les autres profitent du loisir. Mieux répartir le travail laisserait à chacun du temps pour lire, apprendre, créer ou simplement flâner.
Paresse, oisiveté ou loisir : de quoi a-t-on vraiment le droit ?
Les deux camps ne parlent pas tout à fait de la même chose. La paresse désigne le refus de l’effort. Le loisir, lui, est un temps libéré pour d’autres activités. Pour Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, on travaille en vue du loisir, comme on fait la guerre en vue de la paix. Le loisir, la scholè des Grecs, est la condition des activités les plus hautes : penser, discuter, participer à la vie de la cité. Le mot a d’ailleurs donné « école ».
Dans ce sens, le droit au repos est même reconnu : l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) affirme le droit de toute personne au repos et aux loisirs. Le droit à la paresse, pris au sérieux, serait donc moins un droit de ne rien faire qu’un droit de ne pas tout sacrifier au travail.
Ce qu’il faut retenir
- La tradition religieuse et Kant voient dans la paresse un manquement, envers les autres ou envers soi.
- Lafargue (1880, 1883) dénonce le culte du travail et défend la journée de trois heures.
- Russell (1932) juge qu’avec la technique moderne, quatre heures de travail par jour suffiraient.
- Distinguer paresse et loisir permet de dépasser l’opposition.
Aller plus loin
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À écouter aussi : Marx : l’aliénation expliquée simplement et L’épicurisme : la recette du bonheur selon Épicure. Pour prolonger : Le travail nous fait-il perdre notre liberté ? et La technique est-elle un progrès ?.
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