Platon : la corruption, de la morale au monde sensible
Pourquoi tout se dégrade, les corps comme les consciences ? Chez Platon, la corruption est la loi du monde sensible, et on peut y échapper.
L'idée que l'être humain est corrompu ne date pas d'hier. On la trouve dans la Bible avec le péché originel, chez Pascal, ou chez Hobbes, qui reprend la formule de Plaute : l'homme est un loup pour l'homme. Au XVIIIe siècle, Helvétius écrit que si l'univers physique est soumis aux lois du mouvement, l'univers moral l'est à celles de l'intérêt. Mais chez Platon, la corruption va plus loin : elle n'est pas seulement un trait de l'être humain, c'est une loi de notre monde.
Qu'est-ce qu'être corrompu ?
Au sens courant, être corrompu, c'est agir contre ses propres principes en échange d'un avantage : l'arbitre ou le juge qu'on achète. Ce qui choque, c'est qu'on achète une conscience. Or ce qui fait un être humain, c'est justement la capacité de dire non et de placer des valeurs au-dessus de l'intérêt. Kant distinguait ce qui a un prix, les choses, de ce qui a une dignité, les personnes. Se laisser corrompre, c'est accepter que sa dignité ait un prix, et devenir un peu une chose entre les mains d'un autre.
Du fruit pourri à la conscience usée
Le mot a aussi un sens physique : la dégradation de la matière. Un fruit qui se corrompt pourrit, et dans le langage familier, un « pourri » est quelqu'un de malhonnête. L'analogie est parlante. Un corps jeune n'a pas encore commencé à s'user, comme une conscience jeune reste pure et idéaliste. Avec l'expérience, les déceptions et les trahisons, l'idéal finit par passer pour de la naïveté, et la corruption pour du réalisme.
Tout ce qui naît doit mourir
Pour Platon, le monde sensible, celui de la matière, est soumis à la génération et à la corruption : tout ce qui existe est voué à disparaître. Aristote, son élève, consacrera d'ailleurs un traité à ce sujet, De la génération et de la corruption. Mais la mort n'est pas qu'une fin : elle nourrit la vie. Baudelaire le montre dans Une charogne, où la dépouille d'un animal grouille de larves et de mouches. Dans le Phédon, Platon explique que les contraires naissent les uns des autres : le sommeil de la veille, la vie de la mort. Sans ce cycle, la génération s'arrêterait.
Le monde sensible, un monde qui change sans cesse
Dans ce monde, rien ne reste identique à soi. Pendant ce temps de lecture, chacun a déjà vieilli de quelques minutes. Tout ce qu'on dit d'une chose matérielle ne décrit qu'un moment de son devenir. Aucune figure tracée n'est un triangle parfait : l'épaisseur du trait, les défauts de la règle l'en empêchent. La perfection n'existe que dans le monde intelligible, celui des Idées, éternelles et immuables. C'est le sens de l'allégorie de la caverne : la vérité ne se trouve pas dans les ombres, mais en sortant de la caverne.
Comment échapper à la corruption
Platon ne condamne pas notre monde. Il invite à ne pas s'identifier à son corps, qu'on peut comparer à un vêtement. Le Phédon va jusqu'à dire que philosopher, c'est s'exercer à mourir, c'est-à-dire se détacher du corps pour approcher la vérité par la pensée. Socrate affirmait que nul n'est méchant volontairement : on fait le mal par ignorance du bien. Apprendre à voir l'éternel derrière ce qui passe, c'est échapper à la corruption.
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