Désir et bonheur
Vous voulez ce nouveau téléphone, vous l’obtenez, et trois semaines plus tard vous en voulez un autre. Le désir rend-il heureux, ou condamne-t-il à l’insatisfaction ?
Désir et bonheur : la philosophie se demande depuis l’Antiquité si désirer rapproche ou éloigne du bonheur. L’expérience est connue de tous. Vous attendez les vacances pendant des mois, elles arrivent, et la joie retombe plus vite que prévu. Le désir semble promettre le bonheur, mais il le repousse sans cesse un peu plus loin. Faut-il alors satisfaire tous ses désirs, les trier, ou s’en libérer ?
Le désir est-il un manque ?
Dans le Banquet, Platon fait dire à Socrate que l’on désire ce que l’on n’a pas. Éros, l’Amour, y est présenté comme le fils de Poros (l’Expédient) et de Pénia (la Pauvreté) : toujours en manque, toujours en quête. Si le désir est un manque, il est condamné à renaître dès qu’il est comblé.
Dans le Gorgias, Platon met en scène Calliclès, pour qui être heureux, c’est laisser grandir ses désirs et les satisfaire tous. Socrate lui répond par une image : une telle vie ressemble à celle d’un homme qui passe son temps à remplir des tonneaux percés.
Faut-il trier ses désirs pour être heureux ?
Épicure, dans la Lettre à Ménécée, propose une méthode concrète. Il distingue :
- les désirs naturels et nécessaires, comme manger, boire ou s’abriter ;
- les désirs naturels mais non nécessaires, comme manger des plats raffinés ;
- les désirs vains, ni naturels ni nécessaires, comme la gloire ou la richesse sans limite.
Le sage satisfait les premiers, profite des seconds sans en dépendre et renonce aux troisièmes. Le but est l’ataraxie, l’absence de trouble de l’âme. Les stoïciens, de leur côté, conseillent de ne désirer que ce qui dépend de soi.
Et si le désir était le moteur de la vie ?
Spinoza renverse la perspective dans l’Éthique (1677) : « Le désir est l’essence même de l’homme. » Il ajoute que l’on ne désire pas une chose parce qu’on la juge bonne ; on la juge bonne parce qu’on la désire. Le désir n’est plus un manque à combler, mais une force qui pousse chacun à persévérer dans son être. La joie naît quand cette puissance d’agir augmente.
Rousseau, dans Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), souligne un autre paradoxe : le plaisir d’attendre vaut souvent mieux que l’objet obtenu. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer », écrit-il. Sans désir, l’imagination se tait, et la vie perd de sa saveur.
Le bonheur est-il seulement possible ?
Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1818), donne la réponse la plus sombre. Le désir non satisfait fait souffrir ; satisfait, il laisse place à l’ennui. La vie oscillerait ainsi, comme un pendule, entre la souffrance et l’ennui. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, voyait au contraire dans le bonheur une activité : bien vivre, exercer ses facultés, agir selon la vertu, plutôt que posséder ce que l’on désire.
Ce qu'il faut retenir
- Pour Platon, le désir est manque, ce qui le rend insatiable.
- Épicure invite à trier ses désirs pour atteindre l’ataraxie.
- Pour Spinoza, le désir est l’essence de l’homme et la source de la joie.
- Schopenhauer voit dans le désir la cause de la souffrance ; Aristote fait du bonheur une activité.
Aller plus loin
Cette fiche n’en donne qu’un aperçu. Pour approfondir le lien entre désir et bonheur, avec exemples et références, regardez le cours complet sur le Patreon du Précepteur.
Sur le site, retrouvez les épisodes L’épicurisme : la recette du bonheur selon Épicure, Schopenhauer : l’origine de notre souffrance et Schopenhauer : la volonté, l’amour et le désir. À voir aussi, les cours Avons-nous le devoir d’être heureux ? et Comprendre le stoïcisme.
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