Avons-nous le devoir d'être heureux ?
Tout le monde veut être heureux : pourquoi en faire un devoir ? De Kant à Alain, une question qui en dit long sur l’injonction au bonheur.
Avons-nous le devoir d’être heureux ? La question peut surprendre, car personne n’a besoin qu’on lui ordonne de vouloir le bonheur. Pourtant, les injonctions sont partout : sourires parfaits sur les réseaux sociaux, livres de développement personnel, « Allez, souris ! » lancé à quelqu’un qui fait la tête. Ce sujet de dissertation de philosophie demande si le bonheur peut être une obligation, et si cette obligation a un sens ou devient un poids de plus.
Peut-on ordonner ce que chacun veut déjà ?
Pour Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, le bonheur est la fin ultime que tous les humains poursuivent : on veut l’argent ou la santé pour être heureux, jamais le bonheur pour autre chose. Un devoir d’être heureux semble donc inutile.
Kant le dit sans détour dans la Critique de la raison pratique (1788) : commander à quelqu’un de chercher son bonheur serait absurde, puisqu’on n’ordonne pas ce que chacun veut déjà inévitablement. Il ajoute une difficulté dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : le bonheur est un idéal non de la raison, mais de l’imagination. Personne ne sait exactement ce qui le rendrait heureux. Vouloir la richesse, c’est s’attirer soucis et jalousies ; vouloir une longue vie, c’est peut-être prolonger ses souffrances. Comment se faire un devoir d’un but si flou ?
Le bonheur ne dépend-il pas en partie de soi ?
Les sagesses antiques répondent que le bonheur se travaille. Épicure, dans la Lettre à Ménécée, apprend à trier ses désirs pour atteindre l’absence de trouble. Épictète, dans le Manuel, distingue ce qui dépend de soi, comme ses jugements, de ce qui n’en dépend pas, comme la réputation ou la maladie. Le bonheur devient une discipline.
Alain, dans ses Propos sur le bonheur, en tire l’idée la plus nette : il faut vouloir être heureux, et c’est même un devoir envers les autres. La mauvaise humeur se communique, la bonne aussi. Kant lui-même admet, dans les Fondements, qu’assurer son propre bonheur est un devoir au moins indirect, car le malheur pousse à manquer à ses autres devoirs.
Le devoir de bonheur peut-il devenir une tyrannie ?
Mais à force de répéter qu’il faut être heureux, on peut rendre coupables ceux qui ne le sont pas. Pascal Bruckner, dans L’Euphorie perpétuelle (2000), sous-titré « Essai sur le devoir de bonheur », décrit cette pression : la tristesse devient un échec personnel, presque une faute. La personne en deuil ou en dépression souffre deux fois, de son malheur et de l’obligation de le cacher.
Le dépassement consiste à préciser l’objet du devoir. Personne ne peut être tenu de se sentir heureux sur commande. En revanche, on peut cultiver ce qui rend le bonheur possible et éviter d’imposer sa mauvaise humeur aux autres. Kant propose un dernier renversement : la morale n’enseigne pas comment être heureux, mais comment se rendre digne du bonheur.
Ce qu’il faut retenir
- Pour Aristote, le bonheur est la fin que tous poursuivent : en faire un devoir paraît inutile.
- Kant juge absurde d’ordonner le bonheur, idéal de l’imagination, mais y voit un devoir indirect.
- Épicure, Épictète et Alain montrent que le bonheur dépend en partie de soi.
- Bruckner critique l’injonction au bonheur, qui culpabilise ceux qui souffrent.
Aller plus loin
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À écouter aussi : L’épicurisme : la recette du bonheur selon Épicure, Le stoïcisme : trouver la paix intérieure et Schopenhauer : l’origine de notre souffrance. Pour prolonger : Désir et bonheur et Comprendre le stoïcisme.
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