Le hors-la-loi peut-il être juste ?
Robin des Bois, Antigone, Thoreau : on admire parfois ceux qui défient la loi. Quand la désobéissance devient-elle juste, et quand n’est-elle qu’un délit ?
Le hors-la-loi peut-il être juste ? Robin des Bois vole les riches pour nourrir les pauvres, Jean Valjean, dans Les Misérables de Victor Hugo, est condamné au bagne pour un pain. Le public prend leur parti. Pourtant, au regard de la loi, ce sont des délinquants. Ce sujet de dissertation de philosophie repose sur une distinction essentielle : ce qui est légal, conforme à la loi, n’est pas forcément légitime, conforme à la justice. Encore faut-il savoir qui décide de ce qui est juste.
Respecter la loi, n’est-ce pas déjà être juste ?
Une première réponse refuse cette opposition. Dans le Criton de Platon, Socrate, condamné à mort, refuse de s’évader alors que ses amis ont tout préparé. Il imagine les Lois de la cité venir lui demander : après en avoir profité toute sa vie, a-t-il le droit de les détruire parce qu’un jugement lui déplaît ?
Hobbes, dans le Léviathan (1651), donne une raison politique. Sans pouvoir commun, les hommes vivent dans une guerre de tous contre tous ; là où il n’y a pas de loi, il n’y a ni juste ni injuste. La justice commence avec la loi. Kant, dans la Doctrine du droit (1797), refuse lui aussi tout droit à la révolte : si chacun désobéit quand il juge la loi mauvaise, il n’y a plus d’ordre juridique du tout.
Une loi peut-elle être injuste ?
L’histoire oblige pourtant à nuancer. Des lois ont organisé l’esclavage ou la ségrégation raciale. Leur obéir, était-ce être juste ?
La tragédie Antigone de Sophocle, au Ve siècle av. J.-C., met en scène ce conflit. Le roi Créon interdit d’enterrer Polynice, frère d’Antigone, qu’il juge traître. Antigone passe outre au nom des lois non écrites des dieux, plus anciennes que tout décret humain, et l’assume jusqu’à la mort.
En 1846, Henry David Thoreau refuse de payer un impôt pour ne pas soutenir un État qui tolère l’esclavage et mène la guerre au Mexique. Il passe une nuit en prison et en tire un essai paru en 1849, connu sous le titre La Désobéissance civile. Plus d’un siècle plus tard, Martin Luther King, dans sa Lettre de la prison de Birmingham (1963), reprend une idée de saint Augustin : une loi injuste n’est pas vraiment une loi.
À quelles conditions la désobéissance devient-elle juste ?
Reste un danger : si chacun suit sa propre conscience, un fanatique pourra lui aussi se dire juste. John Rawls, dans Théorie de la justice (1971), propose donc des critères. La désobéissance civile est un acte public, non violent, fait au nom de principes de justice partagés, pour faire changer une loi. Celui qui désobéit ainsi ne se cache pas et accepte la sanction.
C’est toute la différence entre le voleur qui enfreint la loi pour lui-même et la désobéissance d’Antigone, de Thoreau ou de King. Eux agissent au grand jour, au nom de tous, et paient le prix de leur geste. Le hors-la-loi peut donc être juste, mais à condition de faire appel à une justice que les autres peuvent reconnaître.
Ce qu’il faut retenir
- Légalité et légitimité ne se confondent pas : une loi peut être injuste.
- Socrate, Hobbes et Kant défendent l’obéissance, sans laquelle il n’y a plus d’ordre commun.
- Antigone, Thoreau et Martin Luther King opposent à la loi une justice plus haute.
- Pour Rawls, la désobéissance civile est publique, non violente et accepte la sanction.
Aller plus loin
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À écouter aussi : La Boétie : le discours de la servitude volontaire et Socrate : la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Pour prolonger : Morale et liberté et La politique, est-ce la recherche du pouvoir ?.
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