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Nature et culture

Avoir faim, parler, avoir honte : est-ce naturel ou appris ? La frontière entre nature et culture est bien plus floue qu’il n’y paraît.

Le couple nature et culture est l’une des grandes questions de la philosophie : qu’est-ce qui, chez l’être humain, est donné à la naissance, et qu’est-ce qui est acquis ? Prenez un repas. Avoir faim est naturel. Manger avec une fourchette, à heure fixe, sans se servir dans l’assiette du voisin, ne l’est pas. Partout, les besoins du corps sont pris dans des règles et des habitudes. Savoir où passe la frontière compte : de la réponse dépend ce que l’on peut changer chez l’homme, et ce qu’il serait vain de vouloir changer.

Qu’appelle-t-on nature et culture ?

La nature désigne ce qui existe sans intervention humaine : l’instinct, le corps, les lois physiques. La culture désigne tout ce que l’homme ajoute et transmet : la langue, les techniques, les lois, l’art, la religion. Chez l’animal, le comportement est en grande partie fixé par l’espèce. Les abeilles bâtissent leurs rayons de cire comme leurs ancêtres. L’être humain, lui, doit presque tout apprendre, jusqu’à parler. Le cas de Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron, étudié vers 1800 par le médecin Jean Itard, l’a montré de façon frappante : privé de société, un enfant ne développe pas le langage de lui-même.

L’homme est-il un animal culturel par nature ?

Pour Aristote, dans la Politique, l’homme est par nature un animal politique. Vivre en cité, parler, discuter du juste et de l’injuste n’est pas contraire à sa nature : c’est son accomplissement. La culture serait donc le prolongement de la nature humaine.

Rousseau propose une autre lecture dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Ce qui distingue l’homme, selon lui, c’est la perfectibilité : la capacité de se transformer. Elle lui permet de progresser, mais elle l’éloigne aussi d’un état de nature imaginé comme simple et paisible. Rousseau présente d’ailleurs cet état de nature comme une hypothèse, pas comme un fait historique.

Où passe la frontière entre nature et culture ?

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), cherche un critère. Ce qui est universel relève de la nature. Ce qui est soumis à une règle relève de la culture. Or la prohibition de l’inceste a les deux caractères à la fois : on la trouve dans toutes les sociétés connues, et c’est une règle. Pour Lévi-Strauss, elle marque justement le passage de la nature à la culture.

Pascal, dans les Pensées, sème le doute : « la coutume est une seconde nature ». Il va jusqu’à se demander si la nature n’est pas elle-même une première coutume. Pensez à la pudeur ou aux goûts alimentaires : ils semblent aller de soi, mais ils changent d’un pays à l’autre.

Peut-on vraiment séparer les deux ?

Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception (1945), refuse de découper l’homme en deux couches, l’une naturelle, l’autre ajoutée par-dessus. Il écrit : « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme. » Un sourire ou un geste de colère sont à la fois biologiques et codés par une culture. Cette position a des conséquences concrètes. Quand quelqu’un dit « c’est dans la nature humaine » pour justifier une inégalité, la philosophie invite à vérifier : est-ce vraiment la nature, ou une culture qui a oublié qu’elle en était une ?

Ce qu'il faut retenir

  • La nature désigne l’inné ; la culture, tout ce que l’homme acquiert et transmet.
  • Pour Aristote, la culture prolonge la nature humaine ; pour Rousseau, la perfectibilité éloigne l’homme de l’état de nature.
  • Lévi-Strauss voit dans la prohibition de l’inceste le point de passage entre les deux.
  • Pascal et Merleau-Ponty montrent qu’il est difficile, voire impossible, de les séparer nettement.

Aller plus loin

Cette fiche n’en donne qu’un aperçu. Pour approfondir le couple nature et culture, avec exemples et références, regardez le cours complet sur le Patreon du Précepteur.

Sur le site, l’épisode La Boétie : le discours de la servitude volontaire montre le poids de la coutume, et l’épisode Freud : l’inconscient, le ça, le moi et le surmoi éclaire la façon dont les règles sociales s’inscrivent dans le psychisme. À voir aussi, les cours Sommes-nous le produit de notre histoire ? et Sommes-nous faits pour vivre ensemble ?.

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