Sommes-nous le produit de notre histoire ?
Famille, milieu, époque, enfance : tout semble décider à votre place. Reste-t-il une part de l’individu qui échappe à son passé ?
Sommes-nous le produit de notre histoire ? La question surgit dès qu’on regarde ses propres goûts de près. Pourquoi aimer tel plat, telle musique, tel métier plutôt qu’un autre ? Souvent, la réponse renvoie à une famille, à un milieu, à une époque. Ce sujet de dissertation classique en philosophie oblige à trancher : l’individu est-il entièrement façonné par son passé, ou garde-t-il une part qui n’appartient qu’à lui ?
L’histoire collective façonne-t-elle les individus ?
Oui, répond d’abord Karl Marx. Dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (1859), il soutient que ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais leur existence sociale qui détermine leur conscience. Un ouvrier et un patron du XIXe siècle ne voient donc pas le monde de la même façon, parce qu’ils n’occupent pas la même place dans la production. Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx résume : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement ».
Au XXe siècle, le sociologue Pierre Bourdieu prolonge cette analyse avec la notion d’habitus : des manières de parler, de se tenir et de juger, acquises dès l’enfance, qui finissent par sembler naturelles. Dans La Distinction (1979), il montre que les goûts culturels suivent de près l’origine sociale. Ce qui paraît le plus personnel, comme aimer l’opéra ou le football, porte la marque d’un milieu.
L’histoire personnelle agit-elle à l’insu de chacun ?
Le déterminisme ne s’arrête pas à la société. Avec Sigmund Freud, c’est l’histoire intime qui pèse. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), il fait de l’enfance une période décisive pour la vie psychique. Les souvenirs refoulés ne disparaissent pas : ils continuent d’agir sous forme de symptômes, de peurs ou de choix répétés. Un adulte qui tombe toujours amoureux du même type de personne rejoue peut-être, sans le savoir, une scène ancienne.
Si l’on additionne l’histoire sociale et l’histoire psychique, la marge de manœuvre semble mince. Mais une difficulté apparaît : si chacun n’est que le résultat de son passé, comment parler encore de responsabilité, de mérite ou de changement ?
Que peut-on faire de ce qu’on a fait de soi ?
Une première réponse vient de Jean-Jacques Rousseau. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité (1755), il distingue l’homme de l’animal par la perfectibilité : un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, alors que l’être humain se transforme. Avoir une histoire, c’est justement ne pas être fixé une fois pour toutes.
Jean-Paul Sartre pousse l’idée plus loin. Dans L’existentialisme est un humanisme (1946), il affirme que l’existence précède l’essence : aucune nature ne décide à l’avance de ce que sera un individu. Dans Saint Genet, comédien et martyr (1952), il prend l’exemple de Jean Genet, enfant abandonné et désigné comme voleur, qui transforme cette étiquette en œuvre littéraire. Pour Sartre, l’essentiel n’est pas ce que l’histoire a fait d’une personne, mais ce qu’elle fait de ce qu’on a fait d’elle.
Connaître les déterminismes devient alors une condition de la liberté. Celui qui sait d’où viennent ses goûts et ses peurs peut les interroger au lieu de les subir.
Ce qu’il faut retenir
- Pour Marx et Bourdieu, la position sociale façonne les idées et les goûts, souvent sans que l’individu s’en rende compte.
- Pour Freud, l’enfance et les souvenirs refoulés continuent d’agir sur la vie adulte.
- Rousseau et Sartre rappellent que l’être humain se transforme : l’histoire fixe un point de départ, pas un destin.
- Connaître ce qui détermine un individu est le premier pas pour reprendre la main sur sa vie.
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- Épisode : Marx : l’aliénation expliquée simplement
- Épisode : Freud : l’inconscient, le ça, le moi et le surmoi
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