Faut-il respecter toutes les opinions ?
« Chacun a droit à son opinion » : la phrase clôt bien des débats. Mais tolérer, respecter et approuver, est-ce vraiment la même chose ?
Faut-il respecter toutes les opinions ? La question surgit dès qu’un repas de famille s’échauffe et que quelqu’un tranche : « Chacun a droit à son opinion. » La formule semble aller de soi en démocratie. Mais faut-il respecter l’opinion selon laquelle la Terre est plate, ou celle qui appelle à mépriser une partie de la population ? Ce sujet de dissertation de philosophie oblige à préciser ce que respecter veut dire.
Respecter les opinions, une condition de la liberté ?
L’histoire de la tolérance est d’abord celle des guerres de religion. Dans sa Lettre sur la tolérance (1689), John Locke soutient que l’État n’a pas à contraindre les consciences : on ne force personne à croire. Voltaire, dans son Traité sur la tolérance (1763), écrit à la suite de l’affaire Calas, dénonce le fanatisme. Attention au passage : la célèbre phrase « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai… » n’est pas de lui. Elle vient d’Evelyn Beatrice Hall, qui l’a forgée en 1906 pour résumer son attitude.
John Stuart Mill, dans De la liberté (1859), donne l’argument le plus fort. Faire taire une opinion, c’est toujours prendre un risque. Si elle est vraie, on se prive de la vérité. Si elle est en partie vraie, on perd ce qu’elle contient de juste. Et même si elle est fausse, la contredire oblige à comprendre pourquoi on pense ce que l’on pense, au lieu de le répéter comme un dogme.
Toutes les opinions se valent-elles ?
Pourtant, respecter une opinion ne veut pas dire qu’elle a raison. Platon distingue la doxa, l’opinion, et l’épistémè, la connaissance. L’opinion peut tomber juste, mais elle ne sait pas pourquoi. L’allégorie de la caverne, dans La République, montre des prisonniers qui prennent des ombres pour la réalité et se moquent de celui qui veut les détromper. Une opinion contredite par les faits, comme celle d’une Terre plate, n’a pas le même poids qu’un savoir démontré.
Karl Popper ajoute une limite politique. Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), il formule le paradoxe de la tolérance : une tolérance sans limites envers ceux qui veulent détruire la tolérance finit par la faire disparaître. Tout le débat porte alors sur l’endroit où placer la limite, et sur qui la fixe.
Respecter la personne plutôt que l’opinion ?
Une distinction aide à sortir de l’impasse. On peut séparer trois attitudes :
- tolérer : laisser une opinion s’exprimer, même si on la juge fausse ;
- respecter : la prendre au sérieux, l’écouter, la discuter avec des arguments ;
- approuver : la tenir pour vraie.
Kant fournit la clé dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : ce qui a une dignité, c’est la personne, qu’il faut toujours traiter comme une fin et jamais seulement comme un moyen. Le respect est donc dû d’abord aux personnes, pas à toutes leurs idées. Socrate, qui interrogeait sans relâche les opinions de ses interlocuteurs, en offre le modèle : il prend chacun au sérieux, justement en examinant ce qu’il pense.
Ce qu’il faut retenir
- Locke et Voltaire défendent la tolérance contre le fanatisme ; la célèbre phrase attribuée à Voltaire est d’Evelyn Beatrice Hall.
- Mill montre que même une opinion fausse a une utilité dans le débat.
- Platon distingue opinion et connaissance, et Popper pose les limites de la tolérance.
- Le respect va d’abord aux personnes ; les opinions, elles, se discutent.
Aller plus loin
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À écouter aussi : Platon : l’allégorie de la caverne expliquée simplement, Schopenhauer : l’art d’avoir toujours raison et Socrate : la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Pour prolonger : Croyance et connaissance et Peut-on dire : « Chacun sa vérité » ?.
