Puis-je savoir qui je suis ?
Personne n’est mieux placé que soi pour se connaître, semble-t-il. Et pourtant, chacun se surprend, se trompe sur lui-même, change. Que vaut alors la conscience de soi ?
« Puis-je savoir qui je suis ? » La question semble avoir une réponse évidente : personne n’est mieux placé que soi pour se connaître. Pourtant, il suffit d’une colère inattendue ou d’un choix qu’on ne s’explique pas pour douter. Les tests de personnalité promettent une réponse en dix questions, mais la philosophie se méfie des raccourcis. Ce sujet de dissertation, proche de la question « qui suis-je ? », interroge la conscience de soi : donne-t-elle un savoir fiable, ou seulement une impression ?
La conscience de soi est-elle une certitude ?
L’inscription du temple de Delphes, « Connais-toi toi-même », a été reprise par Socrate, qui en fait le point de départ de la philosophie. Mais c’est René Descartes qui donne à la connaissance de soi un statut de certitude. Dans le Discours de la méthode (1637), après avoir douté de tout, des sens comme des raisonnements, il découvre une vérité qui résiste : « Je pense, donc je suis ». Dans les Méditations métaphysiques (1641), il précise ce qu’est ce moi : une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, comprend, veut, imagine et sent.
Le sujet aurait donc un accès direct et privilégié à lui-même. Le corps peut être une illusion, le monde aussi, mais la pensée se saisit immédiatement.
Le moi existe-t-il vraiment ?
David Hume conteste cette évidence dans le Traité de la nature humaine (1739). Quand il regarde en lui-même, il ne trouve jamais un « moi » stable, seulement des perceptions particulières : chaud ou froid, amour ou haine, plaisir ou douleur. Il conclut que l’esprit n’est rien d’autre qu’un faisceau de perceptions qui se succèdent très vite. L’identité personnelle serait une construction de l’imagination, pas une chose qu’on pourrait observer.
Sigmund Freud porte un second coup. Avec la découverte de l’inconscient, la conscience n’est plus qu’une petite partie de la vie psychique. Les lapsus, les oublis et les actes manqués, étudiés dans la Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), trahissent des désirs refoulés. Dans un article de 1917, « Une difficulté de la psychanalyse », Freud résume cette blessure : le moi n’est pas maître dans sa propre maison. On peut donc se tromper sur soi de bonne foi.
Se connaître, est-ce se découvrir ou se faire ?
Et si la question était mal posée ? Elle suppose qu’il existe un moi caché, déjà là, qu’il suffirait de découvrir. Jean-Paul Sartre refuse cette idée. Dans L’existentialisme est un humanisme (1946), il affirme que l’existence précède l’essence : il n’y a pas de nature humaine fixée d’avance. Sa formule est nette : « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait ».
Dans L’Être et le Néant (1943), Sartre décrit un garçon de café qui joue son rôle avec un peu trop de zèle, comme s’il était garçon de café de la même façon qu’un encrier est un encrier. C’est la « mauvaise foi » : se croire défini une fois pour toutes. Pour Sartre, on ne se connaît pas en regardant à l’intérieur, mais par ses actes. Une personne courageuse ne l’est pas par tempérament : elle le devient en agissant avec courage. Savoir qui l’on est revient alors moins à trouver une réponse qu’à la construire.
Ce qu’il faut retenir
- Pour Descartes, le cogito fait de la conscience de soi la première certitude.
- Pour Hume, le moi n’est qu’un faisceau de perceptions, sans identité stable observable.
- Freud montre que l’inconscient rend la connaissance de soi incomplète et trompeuse.
- Pour Sartre, l’identité ne se découvre pas : elle se construit par les actes.
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